Spécial théâtre des Champs-Elysées

Un sacré Sacre

29 mai 1913. Après le triomphe de «L’Oiseau de feu» en 1910, on s’attend à ce que les danseurs virtuoses des Ballets russes refassent salle pleine et récoltent un nouveau succès. Le «Sacre du Printemps» a bénéficié de l’attention de grands mécènes comme les Rothschild et les Vanderbilt et le beau monde parisien est là, de Ravel à Proust, d’Isadora Duncan à André Gide. Les piétinements des danseurs, habillés de costumes du peintre Roerich, décontenancent le public tout comme la musique de Stravinsky. Le directeur de la salle, Gabriel Astruc, essaie de couvrir les hurlements : «Écoutez d’abord, vous sifflerez après». Il décrit ainsi la fin de la représentation : «Après la dernière note, la tempête balaya la salle… Blaise Cendrars distribua, ce soir-là, une pluie de horions et s’en tira avec un strapontin autour du cou.» Selon la légende, Diaghilev, démoralisé, serait allé pleurer au bois de Boulogne en récitant des poèmes de Pouchkine.

Une “Parade” plutôt musclée

18 mai 1917. On est en pleine guerre et l’on ne vient pas au théâtre pour faire la bagarre. C’est pourtant ce qui va se produire. La pièce à l’affiche s’intitule «Parade». L’idée de départ est de Jean Cocteau – faire un ballet qui soit une parade foraine – et il a réussi à convaincre du beau monde de l’accompagner dans l’aventure : Diaghilev et ses Ballets russes, avec le chorégraphe Leonide Massine, le compositeur Erik Satie, sans oublier Pablo Picasso. Apollinaire a signé le programme, où l’on emploie pour la première fois le mot «surréalisme». Dès le lever de rideau, l’émeute commence : la musique est incompréhensible, faite de bruits de revolver et de machine à écrire, l’intrigue est absente et le rideau de scène est un «scandaleux» retour de Picasso à la peinture classique. Les esprits resteront longtemps échauffés : Satie est condamné pour diffamation envers un critique musical et Cocteau passe quelque temps au commissariat.

Une autre Création du monde

25 octobre 1923. C’est une drôle de «Création du monde» à laquelle invitent en cet automne les affiches placardées sur l’avenue Montaigne. Non pas celle que nous relate la Bible mais une autre version, inspirée des mythes africains. Ce ballet a été financé par le mécène suédois Rolf de Maré, qui joue un peu le rôle d’un Diaghilev scandinave. Il associe un écrivain talentueux (Blaise Cendrars), un décorateur qui est un peintre célèbre (Fernand Léger) et un compositeur d’avant-garde, Darius Milhaud. C’est d’ailleurs la musique de ce dernier qui choque profondément, pour ses emprunts au jazz. À l’époque, c’est une hérésie que d’introduire ce type d’influence. Cela fait déjà un moment que les artistes occidentaux, Picasso en tête, vont chercher leur inpiration dans les traditions du continent noir. Mais pour la musique de Louis Armstrong et de ses pairs, c’est encore un peu tôt…

Joséphine Baker, tornade noire

2 octobre 1925. Elle était presque nue, avec simplement une ceinture de plumes vertes autour de la taille. Elle dansait sur un rythme syncopé, avec un sourire éclatant qui ressortait de façon encore plus éclatante sur sa peau noire. Pour un scandale, c’en fut un mais seulement pour les bien-pensants. Pour tous les autres, cette première «Revue nègre», au Music-Hall des Champs-Élysées, annoncée par une affiche de Paul Colin, fut une révélation. Même l’écrivain Paul Morand, pourtant peu enclin aux enthousiasmes, s’était senti sous le charme d’une «magie noire». La belle Joséphine Baker, âgée de 18 ans, était bien sûr l’attraction principale mais si le swing passait aussi bien, c’était aussi grâce aux musiciens d’exception qui l’accompagnaient, dont un certain Sidney Bechet au saxophone. Aussitôt adoptées par le public parisien, les deux stars de la «Revue nègre» devaient d’ailleurs s’installer définitivement en France.

Joséphine Baker, 1906-1975

Boulez, le choc de la musique sérielle

4 mai 1952. On pourrait croire que la dimension scandaleuse d’une oeuvre d’art, après le passage de tant d’avant-garde, se serait un peu tassée. Pas du tout ! La première de «Structura Ia», une courte oeuvre de Pierre Boulez, d’une durée dépassant à peine les trois minutes, va déchaîner une nouvelle tempête dans le public. Ecrit pour deux pianos, interprété par Boulez luimême et Olivier Messiaen, ce manifeste de la musique sérielle va rappeler les grandes heures du début du XXe siècle. Devant une création très ardue, qui demande à être entendue plusieurs fois pour être mieux comprise, les spectateurs prennent position, argumentent avec passion et les discussions finissent vite en coups de poing. Au théâtre des Champs-Élysées, le mois de mai est décidément la période idéale pour des premières inoubliables !

Olivier Messiaen, 1908-1992, Pierre Boulez, 1925

A bas la bande magnétique

2 décembre 1954. Sous la direction de Hermann Scherchen, on assiste à la création de la pièce «Déserts» d’Edgar Varèse, un compositeur assez peu connu du grand public, bien qu’il soit déjà septuagénaire. Français d’origine, né en Bourgogne en 1883, il vit depuis longtemps aux États-Unis. Il suffira d’une soirée pour que son nom se fasse une célébrité. Le scandale qui agite le théâtre des Champs-Élysées rappelle en effet les grandes heures du «Sacre du printemps». Ce ne sont pas les quinze instruments de l’orchestre qui exaspèrent le public mais une autre source sonore qui les accompagne : la bande magnétique qui retranscrit des bruits provenant d’usines. Pour Varèse, ingénieur électro-acousticien de formation, intégrer des sons plutôt que des notes est une démarche novatrice mais logique. Pour le public, qui ne sait pas qu’il assiste à l’une des premières manifestations de la musique concrète (avec l’un de ses principaux représentants actuels, Pierre Henry, aux commandes ce jour-là), c’est plus qu’il n’en peut supporter…  

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