Gabriel Chanel et la danse

À l’épicentre de l’Avant-Garde, entourée d’un cercle d’amis réunissant les plus grands artistes de son temps, Gabrielle Chanel se nourrit de toutes les disciplines artistiques. Et c’est dans la danse, en pleine révolution, qu’elle trouve un écho à la mode qu’elle veut proposer, celle d’un corps libre, maître de ses mouvements et symbole d’une nouvelle féminité. Cet art agit comme un miroir de sa vision de la femme et de l’allure. Le nouveau chapitre d’Inside CHANEL dévoile les nombreuses collaborations de Gabrielle Chanel avec cet art majeur, et offre un regard croisé sur la danse moderne et le style de CHANEL.

Comme le cinéma naissant, la danse du début du XXe siècle ouvre de nouvelles voies au mouvement, illustrant une irrépressible quête de liberté. Gabrielle Chanel qui s’impose à l’époque avec des vêtements confortables et élégants, libérant ainsi les corps des femmes, suit alors les cours de la danseuse en vogue Caryathis.« Toujours ôter, toujours dépouiller. Ne jamais ajouter… Il n’y a d’autre beauté que la liberté des corps » affirme Gabrielle Chanel (1) : la grâce des danseuses, leurs chorégraphies jamais entravées par leurs costumes rencontrent parfaitement les ambitions de la créatrice et sa conception d’une allure moderne, libérée de toute contrainte. « La danseuse de l’avenir sera celle dont le corps et l’âme ont grandi si harmonieusement ensemble que le langage naturel de l’âme sera devenu le mouvement du corps » prédit en effet Isadora Duncan, rejoignant ainsi l’intuition de la créatrice.

C’est en 1913 que Gabrielle Chanel ressent au plus profond d’elle le choc esthétique que constitue le Sacre du printemps présenté par la compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Mis en musique par Igor Stravinsky, le spectacle est en rupture totale avec la tradition du ballet classique et fait scandale. À Venise, accompagnée de sa grande amie Misia Sert, elle rencontre Diaghilev dont elle épouse sans réserve la vision novatrice d’un art total qui entremêle danse, musique, peinture, décors et costumes. C’est le début d’une longue amitié préservée jusqu’à la mort de Diaghilev en 1929 et de nombreuses collaborations artistiques dont la reprise du Sacre du printemps constitue l’acte fondateur : c’est en effet Gabrielle Chanel qui l’aidera à remonter ce ballet phare en 1920. Avec l’exigence et la pudeur de l’anonymat, elle signe là son premier acte de mécénat.

« Dans notre ballet, les danses ne sont que l’une des composantes du spectacle, et même pas la plus importante… la révolution que nous avons opérée dans le ballet concerne peut-être encore moins le domaine spécifique de la danse qu’avant tout les décors et les costumes ». S’ils résument l’esprit de l’avant-garde parisienne, ces mots de Serge Diaghilev, qui ouvraient l’exposition célébrant le centenaire des Ballets russes à l’Opéra de Paris en 2009, reflètent également l’envie de Gabrielle Chanel d’insuffler le mouvement et la vie à l’allure qu’elle crée pour les femmes. Ses rencontres la conduisent ainsi à travailler étroitement avec le monde de la danse et notamment les Ballets russes l’instar de ses amis artistes. Gabrielle Chanel met son audace au service du Train bleu en 1924, une satire des Années Folles, en compagnie de Cocteau et Picasso. Les tenues de baigneurs, du joueur de golf et de la championne de tennis qu’elle conçoit pour ce ballet semblent prêtes à être portées pour aller faire du sport. Directement ajustés sur les danseurs, ses modèles illustrent la justesse de sa vision d’une mode libérée de ses carcans et en prise avec la vie.

Une pertinence encore renforcée par des tuniques en soie d’une souplesse infinie que Gabrielle Chanel conçoit en 1929 pour la seconde création d’Apollon musagète de Diaghilev. La partition est signée Stravinsky, le premier rôle interprété par Serge Lifar. La mort cette année-là de son grand ami Diaghilev ne fait pas oublier le monde de la danse à Gabrielle Chanel : en 1939, pour les Ballets russes de Monte-Carlo, elle conçoit les costumes du ballet Bacchanale dans des décors de Dali.

La grâce et la liberté incarnées par la danse ne cesseront de se glisser en filigrane dans les créations de Gabrielle Chanel. En alliant danse et mode, la couturière a opéré la synthèse de deux formes de création marquées par le fugitif et l’éphémère, transcendant l’un par l’autre la notion du vêtement littéralement en mouvement, au bénéfice d’un corps féminin définitivement libéré.

Commentez le premier !