Théâtre des Champs-Elysées, un centenaire toujours jeune

Haut lieu de la création culturelle parisienne, l’institution fête son premier siècle à l’enseigne de Stravinsky, de Debussy, de Jouvet et de tous ceux qui ont marqué sa riche histoire.

Le rêve fou de Gabriel Astruc
En 1906, un entrepreneur du monde de la musique, Gabriel Astruc (1864-1938), propose la construction d’une nouveau « Palais philharmonique » au rond-point des Champs-Elysées. Ce personnage visionnaire, à la fois journaliste, éditeur (la revue Musica), impresario (il a organisé des tournées des concerts Lamoureux en Allemagne ou de Camille Saint-Saens en Amérique) et directeur de théâtre, voit grand dès l’origine. Il prévoit en effet un complexe de trois salles permettant une programmation ambitieuse (et anticipant sur les actuels multiplexes). Le projet est refusé en 1908 par le conseil municipal mais Astruc persiste et propose un nouvel emplacement, tout proche : l’avenue Montaigne. Le lieu est bien choisi : l’ancienne « allée des Veuves », qui a connu un passage à vide après la fin du Second Empire, s’apprête à connaître un renouveau spectaculaire. Le 30 mars 1913, c’est le grand jour : le théâtre est inauguré dans une mise en lumière exceptionnelle : un projecteur de la tour Eiffel est braqué sur l’avenue Montaigne !

Signé Perret, Bourdelle et Vuillard
Depuis l’ouverture de l’Opéra, quarante ans plus tôt, on n’avait pas souvenir d’un tel événement. La Belle Epoque tirait sa révérence en accueillant un bâtiment exceptionnel. Les plus grands créateurs du temps avaient été convoqués, avec une audace certaine. Ainsi l’architecte en était Auguste Perret, pionnier du béton armé. Celui qui allait devenir l’un des artisans de la reconstruction en 1945 n’avait pas encore quarante ans. Son immeuble de la rue Franklin et son garage de la rue de Ponthieu étaient inconnus du grand public… Sur les bas-reliefs de la façade, c’est Antoine Bourdelle qui se charge d’installer Apollon et les muses de la musique, du drame et de la tragédie. Même casting de classe à l’intérieur avec une véritable escadre de peintres nabis. Ker-Xavier Roussel s’occupe du rideau de scène, dédié à Bacchus et qui restera en place pendant plus d’une décennie, Maurice Denis peint une gigantesque Histoire de la musique sous la coupole tandis qu’Edouard Vuillard évoque sur ses panneaux le Malade imaginaire.

La folle nuit du Sacre du printemps
Le premier concert symphonique a lieu le 2 avril 1913. Au programme, Paul Dukas, qui dirige son Apprenti sorcier, et Claude Debussy, qui fait de même avec La Mer. Le ton est donné et les esprits conservateurs sont prévenus : la création contemporaine est à l’honneur ! On en aura l’illustration parfaite deux mois plus tard. Le 30 mai, Le Sacre du printemps est à l’affiche. Ce qui aurait pu n’être qu’une représentation comme une autre est entré dans l’histoire du XXe siècle. L’œuvre de Stravinsky suscite une folle bronca. « Ecoutez d’abord, vous sifflerez après ! » hurle Gabriel Astruc. Peine perdue : au milieu de la belle société parisienne (on remarque dans l’assistance les Rothschild, Proust, Gide et Cocteau), partisans et opposants s’empoignent furieusement. Blaise Cendrars, qui n’est pas encore manchot, cogne à tout va pour défendre son copain Stravinsky et se fait assommer par un strapontin. Après les combats, qui dévastent la salle, Diaghilev erre toute la nuit, hagard, au bois de Boulogne…

De Toscanini à Yasmina Reza
Cent ans plus tard, le Théâtre des Champs-Elysées, inscrit aux Monuments historiques depuis 1957, peut regarder en arrière avec fierté. Si ses mécènes et ses administrateurs ont changé au cours du temps (à Gabriel Thomas, le financier qui appuya Gabriel Astruc, a succédé la philanthrope américaine Ganna Walska, puis la Caisse des Dépôts et Consignations depuis 1970), il a conservé le goût du risque et de l’innovation et est demeuré ce que Marcel Proust avait défini, en une formule un peu longue, le « temple de la musique, de la danse, du théâtre, de l’architecture et de la peinture ». Si la grande salle a vu passer Fürtwangler, Toscanini, Horowitz ou Rostropovitch, la Comédie et le Studio, dédiés au théâtre, ont une mémoire tout aussi riche, d’Hébertot et Louis Jouvet, qui en furent les animateurs, à Jean Anouilh, Jean Giraudoux ou Yasmina Reza.

Au programme du centenaire
Avant de débuter un deuxième siècle, que l’on souhaite aussi faste que le premier, le Théâtre des Champs-Elysées ne pouvait manquer de célébrer son centenaire. Il le fait en jouant à plein sur son année de naissance. Le grand moment sera le « Printemps du Sacre », du 29 mai au 26 juin. On y verra l’œuvre fondatrice de Stravinsky dans deux approches, toutes deux emmenées par le Ballet et l’Orchestre du Mariinsky de Saint-Pétersbourg : une reconstitution de la version originale de Nijinsky et une création résolument contemporaine de la chorégraphe Sasha Waltz. Dans une programmation abondante, on verra aussi le Benvenuto Cellini de Berlioz (qui fut proposé lors du gala d’inauguration du 31 mars 1913) ou Le Barbier de Séville de Rossini qui vit à l’époque briller la soprano Maria Barrientos. Du côté du théâtre, La Folle de Chaillot de Giraudoux sera un grand moment, et rappellera combien l’amitié et la fidélité ont marqué les grandes heures de l’institution. La pièce fut montée par Jouvet en décembre 1945, deux ans après la mort de Giraudoux, et est demeurée l’un des plus grands succès du répertoire.

A lire : Le Théâtre des Champs-Elysées est un ouvrage retraçant toute l’histoire du théâtre, coédition Comité Centenaire, 15 Montaigne et Verlhac Editions, 700 pages, 79 €.
Tout le programme du centenaire est sur www.theatrechampselysees.fr

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