Les robes de Madeleine Vionnet, récit d’une restauration exemplaire

Un don généreux

On connaît Madeleine Vionnet comme l’une des grandes couturières du XX e siècle. On sait moins qu’elle fut aussi l’une des premières à comprendre que la mode était un véritable élément du patrimoine. Son rôle fut essentiel pour la naissance du Musée de la Mode. Lorsque François Boucher en créa l’embryon, l’Union française des arts du costume (UFAC), en 1948, elle fut la première à donner ses collections. Elle avait alors 76 ans et s’était retirée depuis 1939. Elle sélectionna 126 modèles dans son fonds et
chez ses meilleures clientes, auxquels elle ajouta 730 patrons (les toiles servant à créer les modèles) et 13 000 photographies. Madeleine Vionnet fut en effet l’une des pionnières de la défense de la propriété intellectuelle. Elle faisait systématiquement
photographier ses créations pour en déposer les modèles : dans les années vingt, il s’agissait de trois clichés par habit (face, arrière, profil), puis, dans les années trente, d’une seule image où le mannequin était entouré de miroirs à 45° pour en voir
simultanément toutes les faces.

 

Madeleine Vionnet

Des matériaux très fragiles

Madeleine Vionnet céda également des accessoires (sacs, flacons de parfum, chaussures) et l’enseigne de sa Maison du 50, Avenue Montaigne. Plus d’un demi-siècle après ce don colossal, le Musée des Arts décoratifs, qui en est désormais le dépositaire, se trouvait face à une tâche colossale : comment le protéger, comment empêcher sa détérioration ? « Les grands problèmes touchaient aux matériaux et aux techniques, explique Maximilien Durand, responsable de la conservation préventive et artificier de l’opération. Madeleine Vionnet avait un jour dit à sa fi lleule Madeleine Chapsal que ses robes étaient éternelles. si elles l’étaient bien par leur beauté, on ne pouvait pas en dire de même pour leur technique. elle utilisait en effet des matériaux très fragiles comme la soie, qui est très sensible aux variations d’humidité et à l’empoussièrement. L’humidité modifi e les chaînes moléculaires du tissu, qui se rompt ou acquiert des pulvérulences. La poussière est abrasive et grise les robes.» Pour des modèles déjà fragilisés par une utilisation intensive (essayés jusqu’à six fois par jour lors des défi lés), il y avait donc urgence.

 

500 000 euros à gérer au plus près

La grande exposition Madeleine Vionnet au Musée des Arts décoratifs en 2009 donna l’occasion de cette action indispensable, grâce à l’apport d’un mécène, Natixis. La banque offrit un million d’euros dont la moitié devait servir à la restauration du fonds. Cette somme conséquente devait être gérée de façon très serrée tant l’investissement était important. Pour 10% du fonds, il s’agissait d’une intervention très compliquée, nécessitant jusqu’à six mois de travail par robe. Madeleine Vionnet aimait beaucoup les étoffes légères comme les mousselines et les tulles, qu’elle enrichissait de broderies ou de panne de velours : trop lourdes pour ces matériaux fragiles ! Conservées jusqu’à présent de manière incorrecte, les robes risquaient de casser au niveau des plis lors de
leur déploiement. Le simple nettoyage posait aussi des problèmes cruciaux : l’utilisation de l’eau étant impossible, il fallait recourir au solvant. Environ 100 litres par jupe ! Au total, 8 000 litres étaient nécessaires. Impossible à entreposer et à utiliser dans un lieu public comme le musée des Arts décoratifs…

 

Des solutions d’avant-garde

C’est donc une véritable « opération commando » qui fut montée avec l’appui de la célèbre teinturerie de luxe Pouyanne du boulevard Haussmann, qui travaillait avec Madeleine Vionnet à l’époque. Son personnel spécialisé reçut une formation spécifique à l’Institut national du patrimoine. Une vingtaine de restauratrices à temps partiel furent engagées par le musée. « N ous devions respecter les trois principes de base de la restauration : assurer la stabilité des matériaux, permettre la réversibilité de l’intervention, ainsi que sa lisibilité (afin de distinguer l’intervention sur la pièce originale).» On eut recours à des fils de soie très fins, à des aiguilles courbes (utilisées en chirurgie oculaire) pour consolider les zones de fragilité en les ancrant sur un tissu de support. Pour le tulle, si important dans les années trente, il fallut même trouver un matériau adéquat. Après des recherches approfondies, on opta pour du tulle de nylon, dont il n’existait qu’un seul fournisseur en Europe et qui n’avait jamais servi dans ce
cadre ! Que l’on imagine ensuite le travail minutieux dans le cas de robes qui avaient parfois jusqu’à dix mètres de doublage…

Parée pour l’éternité

Si une personne à plein temps s’était attaquée à cette tâche, il lui aurait fallu 13 000 heures ou neuf ans de travail ! Ainsi organisée, la mission dura exactement un an – de juin 2008 à juin 2009 – et s’acheva comme prévu pour l’ouverture de la grande exposition. Laquelle donna également matière à réflexion : il fallait absolument que les tissus évitent l’excès de lumière. Des techniques très sophistiquées d’éclairage dynamique, variant en intensité selon des cycles de 5 minutes, permirent d’assurer cette protection tout en mettant les robes dans la lumière qu’elles méritaient – chacune avait d’ailleurs été drapée sur un mannequin fait à sa mesure. Aujourd’hui, les créations de Madeleine Vionnet ont trouvé le repos nécessaire à leur conservation : elles sont dans des boîtes en carton neutre, calées par de confortables boudins et préservées de l’humidité par une « réserve » alcaline. Marqué par cette saga unique, le Musée des Arts décoratifs est prêt pour de nouveaux défis…

 

 

 

 

 

 

Plaque moulée dans le trottoir

au croisement de l’Avenue Montaigne

et de la Rue François Ier

 

 

 

 

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