Francis Huster, mon Avenue Montaigne

Le comédien a depuis longtemps partie liée à l’avenue Montaigne – par ses rapports familiaux avec le milieu de la mode et par sa carrière au théâtre et au cinéma. Il nous en livre une vision très personnelle, pleine de vécu.

Que vous évoque l’avenue Montaigne ?
D’un côté, ce sont les Champs-Elysées, qui me font penser à Napoléon, à de Gaulle et à la Libération. De l’autre c’est l’Alma, avec les grands noms du théâtre que sont Jouvet, Giraudoux, et la Seine. Mais c’est aussi Dior, Cocteau, Bérard. Pour moi, l’avenue Montaigne symbolise ce que la France a produit de plus beau. C’est l’avenue de l’esprit, un esprit qui serait celui des Lumières et de la tolérance, élégant mais pas contraint, aérien. Un peu les Portes du paradis en quelque sorte ! Je me demande d’ailleurs pourquoi on ne mettrait pas, comme cela se fait aux Etats-Unis, des étoiles sur le trottoir pour célébrer toutes les personnalités que l’avenue a accueillies.

Vous avez un rapport particulier à la mode et à Christian Dior.
L’avenue Montaigne était un lieu très important pour ma mère, qui était modiste, petite main, et qui vouait une grande admiration aux créateurs, notamment à Christian Dior. Avec ma grand-mère, nous allions en vacances en Italie, aux thermes de Montecatini, au Grand Hôtel della Pace, le même qu’il fréquentait. Par coïncidence, nous y étions le jour de sa mort, le 24 octobre 1957 ! J’étais un petit garçon de dix ans mais je me souviens encore de l’événement, de cette agitation autour de Christian Dior qui venait de perdre connaissance. Et je peux vous dire que j’ai eu les larmes aux yeux lorsque, un bon demi-siècle plus tard, pour mon livre (Et Dior créa la femme), un dîner a été organisé dans l’hôtel particulier de l’avenue Montaigne, dans les salons du premier étage, là où se tenaient autrefois les défilés, entre les photographies anciennes et les portraits de Christian Dior.

Et il y a évidemment le théâtre.
C’est avenue Montaigne que j’ai croisé pour la première fois la route de Jean-Louis Barrault, que j’allais accompagner pendant des années au théâtre du Rond-Point et qui disait de moi « Francis, c’est mon fils, Huster, c’est mon frère ». Mais je suis aussi très lié au théâtre des Champs-Elysées, que symbolise Jouvet. Je me souviens avec émotion de la cérémonie des Molières qui s’y est tenue l’année où je l’ai animée, en 1991. Il y avait là une compagnie extraordinaire, Vittorio Gassman, président d’honneur, Giorgio Strehler, Jean Marais, Eugène Ionesco, autant de grands noms aujourd’hui disparus.

Et l’on vous a aussi vu au Plaza-Athénée.
Je suis venu des centaines de fois au Plaza-Athénée, notamment au Relais. J’y ai rencontré des personnages remarquables, dont Maurice Jarre, Michel Fagadau, le directeur de la Comédie des Champs-Elysées qui vient de disparaître, ou Marlene Dietrich, qui m’a raconté sa vie avec Gabin, Erich von Stroheim, et Erich Maria Remarque. Mais aussi le docteur Pierre Huth et tous les grands footballeurs, Beckenbauer, Platini, Maradona… Et quand je faisais des infidélités au Plaza, ce n’était pas pour aller très loin : chez Francis, place de l’Alma, où j’ai notamment passé de longs moments pour parler de Lorenzaccio avec Franco Zeffirelli.

Ce n’est pas une avenue qui laisse indifférent…
Non, et je pense même que c’est l’allée des décisions, l’allée où l’on change le cours de sa vie ! Cela a bien sûr été le cas de Christian Dior qui, à 40 ans, convainc Marcel Boussac de financer sa maison de couture, mais aussi de Louis Jouvet qui quitte Jacques Copeau et le théâtre du Vieux-Colombier pour repartir, quasiment à zéro, de la Comédie des Champs-Elysées. Et Jean-Louis Barrault y a écrit une extraordinaire conclusion à sa vie d’homme de théâtre. Je vous fais d’ailleurs une confidence : avant chaque pièce, avant chaque film que l’on me propose, je m’isole, je marche, je réfléchis dans un endroit me décider. Et cet endroit, c’est l’avenue Montaigne !

A lire : Et Dior créa la femme, par Francis Huster, le cherche midi, 2012, 192 p., 17 €

Be first to comment