Cristobal, as de la dentelle

Cristobal Balenciaga est, avec Chanel ou Christian Dior, l’un des mentors de la mode du XXe siècle. Une exposition le fait revivre par un biais particulier : sa passion pour la dentelle.

Un géant de la création
Cela fait 120 ans qu’il est né (1895) et presque un demi-siècle qu’il est décédé (1972). Mais l’influence de Cristobal Balenciaga ne diminue en rien et les années ne font qu’accroître sa stature : le patronage d’Hubert de Givenchy, qui avoue sa dette au créateur espagnol, le prouve amplement… Pour un Ibère, la dentelle est presque une seconde nature : la cour, nageant dans l’or venu des Amériques, en fit un usage abondant. Et les peintres – de Zurbarán à Goya et Zuloaga, le contemporain de Picasso – s’en sont fait les témoins fidèles. C’est qu’il en fallait pour les étoles, boléros, mantilles que les belles portaient quotidiennement, et davantage encore lors des grands événements du calendrier profane et sacré !

Une enfance basque
Balenciaga a connu cela dès sa prime jeunesse. Orphelin de père, il doit aider sa mère, couturière pour les grandes fortunes qui viennent en villégiature sur la Côte basque. Il gravit rapidement les échelons dans la firme New England : en 1911, à 16 ans à peine, il y est déjà chef d’atelier pour dames. Trois années à Bordeaux l’initient à la mode française du temps – Poiret, Vionnet, Chanel – dont il étudie attentivement la coupe et les modèles. Il est alors mûr pour créer ses différentes maisons en Espagne, qui rayonneront de Saint Sébastien à Madrid et Barcelone. Aux robes et tailleurs du début, Balenciaga ajoutera au cours du temps chaussures, chapeaux, gants et sacs, proposant une garde-robe complète.

Consécration parisienne
Lorsqu’il arrive à Paris, Balenciaga n’est pas un débutant : quadragénaire, il est reconnu comme un prophète dans son propre pays. Mais en 1936, alors que l’Espagne est en pleine guerre civile et que le second conflit mondial se préfigure, Paris devient pour lui une attache naturelle. Conçues Avenue George-V, au coin de l’Avenue Montaigne, il entend échapper à un présent sinistre par des influences venues du passé, comme dans cette collection « infante » ou ces effets « tunique », inspirés des années 1880. En 1939, alors que les bruits de bottes se font assourdissants, il réinvente la jupe-culotte. Une fois la guerre déclarée, il n’hésite pas à recourir à la couleur noire, si espagnole mais également si actuelle par les ravages des armes, avec des broderies de jais.

Le retour de la prospérité
C’est après que les bombes se sont tues que l’influence de Balenciaga connaît son apogée. En 1947, l’année du plan Marshall, alors que l’on rêve de s’échapper des privations de l’après-guerre, il lance sa ligne « tonneau » avec ses boléros, ses volants, ses ceintures-corselets où voltige une abondante dentelle. Puis, en 1948, une ligne « Empire » avec jaquette courte. En 1950, les tailleurs se cintrent et les manches, à porter sous des capes, s’enflent comme des melons. L’année suivante, voici venu le temps des robes gitanes – Carmen est de retour ! La dentelle s’apprête à envahir étoles et marinières et à être portée même de jour. Le signe que des temps plus cléments sont arrivés : c’est l’époque bénie des Trente Glorieuses.

Gazar et taille basculée
L’exposition réunit environ 75 pièces dans un musée tout jeune puisqu’il est né en 2010 sur l’un des principaux sites de production de dentelle en France. Les plus belles créations de Balenciaga y sont réunies, démontrant l’étendue de son génie. Demandant au manufacturier suisse Abraham de lui inventer un nouveau tissu, le gazar, avec lequel il restitue les motifs de la dentelle, il est aussi capable d’inventer de nouveaux équilibres avec cette taille « basculée » (remontée devant, rabaissée derrière) qui permet aux dames un peu fortes d’avoir une silhouette parfaite… Certains modèles sont devenus mythiques comme cette robe de cocktail de 1953, à buste baleiné, où la dentelle est peinte à la main en ombres marron, et dont Henry Clarke a laissé une photographie fameuse.

1968 : le rideau se baisse
La virtuosité de Balenciaga éclate aussi bien dans ce boléro brodé par Lesage, que dans cette robe du soir en taffetas et tuile ou dans cette tenue de cocktail en dentelle Chantilly. L’exposition a aussi le mérite de tirer de l’oubli les noms de créateurs hors norme comme Dognon, Marescot ou Brivet. Attentif aux évolutions techniques, Balenciaga sait utiliser les nouveautés comme la dentelle de laine, dans les années cinquante, ou, apparaissant juste après, le « créponné » de Valenciennes, qui aura une version en nylon en 1965. Alors qu’il est déjà largement septuagénaire, Balenciaga n’hésite pas à recourir à un nouveau matériau, la dentelle à réseau étoilé avec motifs en crêpe de coton. Mai 68 est aux portes : Balenciaga, conscient que les temps ont changé, ferme sa maison…

« Balenciaga, magicien de la dentelle », du 18 avril au 31 août 2015, à la Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais. www.cite-dentelle.fr
Catalogue Somogy, 152 p., 25 €.

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