Christian Dior, le bal des artistes

L’hésitation des débuts

Christian Dior est une telle icône de la mode que l’on imagine mal qu’il ait pu vivre une autre vie avant sa collection «New Look» de 1947, qui en fit, du jour au lendemain et pour toujours, le couturier le plus célèbre du monde. Pourtant, le jeune Christian avait d’autres ambitions. Né à Granville (Manche) dans une famille fortunée (son père produisait la célèbre lessive Saint-Marc), dans un environnement raffiné et cultivé, entouré d’oeuvres d’art, de beaux meubles, de musique, il se rêve d’abord architecte. Pour complaire à ses parents, il s’engage cependant dans une voie plus sûre, celle de l’École nationale des sciences politiques à Paris. En 1928, il abandonne sa scolarité, sans diplôme. Agé de 23 ans, le jeune homme désespère encore davantage ses parents lorsqu’il leur annonce qu’il veut ouvrir une galerie d’art. Ceux-ci n’acceptent qu’à une condition : qu’il s’associe à d’autres et ne fasse pas apparaître son nom, pour ne pas le galvauder dans une entreprise aussi hasardeuse…

 

 

Le galeriste de Dali et Giacometti

Dans sa villa d’enfance, qu’il vénérait et qui lui laissa toujours un souvenir ému (surtout après sa vente forcée en 1931), aujourd’hui transformée en musée, une exposition explore en profondeur les rapports de Christian Dior avec le monde de l’art et des artistes. Ces liens, qu’il devait cultiver toute sa vie, prirent racine au cours de sa brève expérience de galeriste. En 1928, avec son ami Jacques Bonjean, il ouvre un espace au 34 rue La Boétie. Un autre personnage remarquable, Pierre Colle, devait plus tard compléter l’équipe. Les créateurs exposés en quelques années montrent la qualité de la sélection et la sûreté de jugement : Salvador Dali, Giorgio de Chirico, Pavel Tchelitcheff ou encore Max Jacob. Alberto Giacometti y aura sa première exposition personnelle en mai 1932 tandis que Calder, qui fascine ses amis bohèmes avec son Cirque, y fera sa cinquième et dernière apparition parisienne, du 16 au 19 mai 1933, avant son retour définitif en Amérique.

 

Balthus, Cocteau, Duke Ellington…

D’autres amitiés seront tissées avec des noms devenus aujourd’hui fameux : Balthus réalise ainsi une de ses oeuvres majeures, Les Trois Soeurs, en faisant le portrait des trois filles de Pierre Colle. Cocteau était de toutes les soirées, notamment au Boeuf sur le toit, cabaret mythique où l’on rencontrait aussi bien Picabia, Radiguet et Blaise Cendrars que la vicomtesse de Noailles ou Duke Ellington. À la fin des années vingt, la crise frappe. Jacques Bonjean est ruiné et la famille Dior connaît le même sort. Christian, qui n’a pas encore 30 ans, doit brader un stock de tableaux. «Certaines peintures qui valent aujourd’hui des millions se bazardaient péniblement quelques dizaines de milliers de francs», écrira-t-il plus tard. Sur les conseils d’un ami, alors qu’il est en convalescence pour tuberculose, Christian Dior s’engage dans une autre voie : il devient illustrateur de mode puis réussit à entrer chez Lucien Lelong, l’un des grands couturiers de l’époque. Grâce à l’appui de l’industriel Marcel Boussac, il peut ouvrir sa propre Maison en 1947. Sans pour autant oublier son amour pour l’art…

 

 

 

 

Christian Bérard, une créativité tous azimuts

Tout, dans l’activité de sa Maison, montre en effet la persistance de cette passion. Il demande la collaboration du décorateur Victor Grandpierre pour dessiner ses boutiques et ses vitrines. Il s’attache les services des photographes les plus doués, comme Willy Maywald ou le jeune Richard Avedon, qui fera la carrière que l’on connaît. Ses robes sont inspirées de Matisse, Braque mais aussi des mélodies d’Henri Sauguet et de Georges Auric, qu’il fréquente continuellement. Dans ce cénacle, un homme comptera peut-être plus que d’autres : Christian Bérard. Personnage tonitruant aux talents multiples, il est à la fois dessinateur, peintre, scénographe, costumier et de toutes les aventures de Christian Dior, croquant ses créations, l’accompagnant dans sa passion pour les déguisements et les portraits costumés, aidant à décorer le 30, Avenue Montaigne, siège de la Maison.

 

 

 

Leonor Fini, séductrice venue du Sud

Une autre artiste noue avec Christian Dior des liens privilégiés : il s’agit de Leonor Fini, muse de Cartier-Bresson, d’André Pieyre de Mandiargues ou de Max Jacob. Née à Buenos Aires en 1907, cette créatrice cosmopolite grandit à Trieste, où elle fréquente Italo Svevo ou James Joyce. Après un début de carrière discret en Italie, elle arrive à Paris en 1931, où elle s’impose rapidement, en partie grâce à Christian Dior. C’est lui, en tant que directeur de la galerie Bonjean, qui organise sa première exposition personnelle en novembre 1932. L’après-guerre marque sa plus grande célébrité, acquise par ses tableaux, ses décorations pour le théâtre, ses illustrations de livres… et sa participation aux soirées et bals costumés qui font fureur, chez le comte de Beaumont ou les Noailles. L’apothéose en est – pour elle comme pour Christian Dior, l’Aga Khan, Salvador Dali, Orson Welles et 1 500 autres invités – l’extraordinaire bal du Palazzo Labia à Venise, organisé le 3 septembre 1951 par Charles de Beistegui, qui restera à jamais le «bal du siècle», un moment inoubliable de la fusion des arts.

 

 

Passage de témoin

Jusqu’à sa mort précoce, en 1957, à l’âge de 52 ans, lors d’un séjour de repos aux thermes de Montecatini en Italie, Christian Dior continuera de fréquenter ses amis connus avant la guerre, de se passionner pour la musique (Henri Sauguet, qui lui avait écrit et dédié une valse intitulée Miss Dior pour lui souhaiter une bonne année 1948, composera son hymne funèbre), de collectionner, de fréquenter musées, galeries, salles des ventes et antiquaires (notamment les Kraemer, pour se meubler dans le style Louis XVI qu’il affectionnait). Il réalisera des costumes pour le cinéma (de ceux des Enfants terribles de Jean-Pierre Melville à celui d’Ava Gardner dans The Little Hut). Ses successeurs à la tête de la Maison, notamment Marc Bohan et Yves Saint Laurent, entretiendront ces épousailles fécondes avec le monde de l’art, s’inspirant de Mondrian, Braque ou Pollock, et réunissant de remarquables collections personnelles. Dior et l’art : une histoire d’amour qui dure !

 

 

1 commentaire

Laissez un message