Bourdelle, le géant des Champs-Elysées

C’est un des grands sculpteurs du XXe siècle, personnage entier et incorruptible. Le Théâtre des Champs-Elysées fut l’une de ses œuvres majeures.

Une dream team…
Quand on dit théâtre des Champs-Elysées, on pense en premier lieu aux frères Perret, les entrepreneurs en béton armé, qui en dessinèrent le plan après avoir « évincé » l’architecte et designer Henry Van de Velde, qui les avait appelés à la rescousse. En réalité, dans le chantier piloté par l’impresario Gabriel Astruc et le financier Gabriel Thomas, un autre homme eut un rôle aussi important : il s’agit Antoine Bourdelle, fils d’un ébéniste de Montauban, « monté » à Paris à l’âge de 23 ans en 1884. Thomas l’avait rencontré au tout début du XXe siècle, chez Berthe Morisot. Impressionné par la trempe et la vision du jeune homme, il lui avait confié la décoration du musée Grévin, qu’il contrôlait. Il était donc tout naturel qu’il refasse appel à lui, dix ans plus tard, pour l’un des plus gros projets de la capitale.

Intervention en façade
L’ambition initiale était de construire sur les Champs-Elysées mais la concession ne fut jamais donnée. Aussi, réimplanté avenue Montaigne, le théâtre garda-t-il, par un mouvement d’orgueil, son nom d’origine. Lorsque Bourdelle fut appelé à la rescousse, on était dans une impasse : la façade aveugle en béton des Perret avait effrayé le jury. C’est à Bourdelle qu’il reviendra d’adoucir ce que beaucoup d’observateurs qualifiaient de « rigidité industrielle », de style « germanique ». Il introduit des baies, change l’ordre horizontal par un rythme vertical et conçoit un décor entièrement imbriqué avec l’architecture. Ce sont les fameux bas-reliefs qui ornent le tympan et les linteaux au-dessus des portes. Bourdelle, qui vient de fêter ses cinquante ans, commence l’un de ses cycles les plus colossaux. Il ne lui faudra que deux ans pour mener à terme une dizaine de panneaux sculptés et une soixantaine de fresques.

Isadora Duncan, première muse…
Classés lors du 50e anniversaire du théâtre en 1963, les reliefs de Bourdelle sont clairement inspirés des tailleurs de pierre de Vézelay et d’Autun. Il faut lever les yeux pour voir le plus impressionnant de tous : c’est Apollon avec son inséparable lyre, entouré des neuf muses. Comme ces femmes se ressemblent étrangement ! Bourdelle donnera la clé de cette similitude : « Toutes mes muses au théâtre sont des gestes saisis durant l’envol d’Isadora (…) C’est toujours elle, Isadora, qui s’entrechoque avec Isadora dans la fureur de l’hymne ou l’abandon de l’offrande. » Il avait été fasciné par les mouvements de la danseuse américaine, qui cherchait à retrouver la gestuelle de la Grèce antique. Tous ne le virent pas ainsi : des critiques taxèrent le paisible Apollon qui trône au sommet du théâtre de choquant manifeste « cubiste »…

Cléopâtre Sevastos, seconde muse…
En bas, embellissant l’accueil du Studio et de la Comédie, cinq scènes se succèdent, inspirées de l’Antiquité et volontairement archaïques dans le traitement. « Tout ce qui est synthèse est archaïque », aimait à dire Bourdelle qui voyait dans son XXe siècle commençant « une époque de honte où tout est rapetissé et hideux ». A gauche, l’Architecture, qui présente à la Sculpture la colonne sur laquelle poser la Victoire, a les traits purs de la seconde épouse de Bourdelle, la Grecque Cléopâtre Sevastos. La scène voisine, celle de la Musique, est inspirée par une œuvre contemporaine : le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy, créé en 1894. « L’âme moderne étreint le frêle violon et la musicienne, par le tumulte des grands plis qui tournoient autour d’elle, donne le trouble, le tourment qui tournoient dans les plis du marbre », commentait Bourdelle.

Entre les rires et les pleurs
Séparés par l’entrée du grand théâtre, les trois autres bas-reliefs représentent des figures essentielles : la Tragédie, la Comédie et la Danse. Sur la première scène, le grand prêtre s’apprête à sacrifier Iphigénie. Concernant la deuxième, Bourdelle résumait ainsi l’ambivalence de la nature humaine : « Les larmes et le rêve sont les deux pôles qu’un même axe soutient ». Quant à la Danse, elle reprend évidemment l’apparence d’Isadora Duncan, qui « ferme les yeux pour danser en-dedans de sa pure émotion ». En face d’elle, pour lui donner une efficace réplique, se dresse le grand Nijinski. Le bonheur d’Isadora à se voir immortalisée dans le marbre sera de brève durée. Trois semaines après l’inauguration du théâtre (le 2 avril 1913), ses deux jeunes enfants meurent par noyade dans un terrible accident.

Des fresques aussi !
Là ne finissent pas les créations de Bourdelle… Une fois passé le seuil, on rencontre deux gracieuses jeunes femmes, dont les courbes, taillées dans le marbre, anticipent l’Art déco. Il s’agit de l’Ame passionnée et de l’Ame héroïque, qui veillent au départ de la volée d’escaliers. Le programme d’art total prévoyait d’autres sculptures. Bourdelle changea vite d’approche : « Pour l’intérieur de l’édifice, j’avais projeté des bas-reliefs (…). Mais dès que j’eus commencé, je m’aperçus que cet endroit demandait des couleurs et des lignes, et l’idée de fresque me vint. » Il se lance donc dans une colossale entreprise de peinture, sur le pourtour des loges et sur la grande galerie. Les Grâces, les Nymphes, la Biche qui danse y voisinent avec Léda, Eros et Psyché ou Icare. Certes, on ne peut oublier Perret et Maurice Denis mais Bourdelle, omniprésent, dans la pierre ou la peinture, est la véritable âme du théâtre des Champs-Elysées…

A lire :
Bourdelle et le théâtre des Champs-Elysées, par Denise Basdevant, Chêne/Hachette, 1982.
1913 Le Théâtre des Champs-Elysées, dossiers du musée d’Orsay, 1987.

A voir :
Le musée Bourdelle conserve les plâtres des bas-reliefs ainsi qu’une maquette du théâtre des Champs-Elysées.
16, rue Antoine-Bourselle, 75015 Paris
www.bourdelle.paris.fr

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