Adieu Monsieur Lagerfeld

Le plus beau voyage de la mode s’achève cette année. Karl s’en est allé. Alors que ces mots gagnent seconde après seconde en réalité, le monde réalise à quel point il va nous manquer.

Le 19 février dernier, il souffle un vent sec sur la capitale. Au crépuscule, la ville lumière ne tarde pas à être esseulée, dépeuplée d’un être qui lui était si cher et qui lui rendait bien. Karl Lagerfeld, vient de tirer son ultime révérence.

S’abat alors sur Paris, épicentre du bon goût, une pluie d’hommages venant des quatre coins du monde et autant de clichés fleurissant sur les réseaux sociaux. De la fashion sphère aux portes de toutes les rédactions jusqu’au commun des mortels, chacun n’a pu s’empêcher de parler de lui comme pour se l’approprier. Comme si avoir un jour côtoyé le Kaiser appartenait à ces moments suspendus, littéralement hors du temps. Le temps justement qui importait si peu. Lui qui a toujours laissé planer le doute sur son année de naissance. De ses nombreuses saillies légendaires on retiendra que « le luxe, c’est la liberté d’esprit, l’indépendance, bref le politiquement incorrect ». Car le bien penser, le sentimentalisme, Karl n’en n’avait que faire. Il préférait être cet électron libre, à contre-courant, toujours. Un boulimique de culture, quelque peu obsédé par les bons et beaux livres. Il avait d’ailleurs tapissé des pans de murs d’une multitude d’ouvrages dans son immense bibliothèque de la librairie 7 L et au moins autant dans ses différentes résidences.

Alors à quel héros de roman cet homme adulé, ce couturier à la fois narcissique et champion de l’autodérision, loquace et mystérieux, pouvait-il faire penser ? Un dieu grec sans doute. Un Zeus de la couture qui avait compris les rouages de cet Olympe moderne qu’est la mode, au point de faire partie du système sans jamais véritablement en être. Derrière le mythe, ses lunettes fumées, ses cols hauts et son catogan, sommeillait encore ce petit garçon biberonné à coup de sarcasmes éducatifs par cette mère élégante mais castratrice. Folle de haute-couture, écumant les salons parisiens de Piguet, Doucet et Vionnet, elle aurait certainement été fière de voir le petit prince de la famille gagner le concours organisé par le Secrétariat international de la laine, puis le cœur des plus grandes maisons. Celle de Pierre Balmain et de Patou où il est nommé directeur artistique. Il se définit alors volontiers comme freelance, un statut qui lui permet d’exercer son art avant d’investir en 1963 la marque Chloé puis celle de Fendi l’année suivante. Une histoire qui a duré près d’un demi-siècle. Tout comme celle qui le lie à Chanel depuis 1983. Son acropole ? les podiums qu’il transformait à chaque défilé en un théâtre de la démesure. De ses esquisses ciselées naquirent de sublimes créations. De ses clichés : une brève complicité entre la prévoyance et le hasard. De ses collaborations parfois inattendues avec H&M, Coca Cola : une délectable rencontre avec le public. Et oui, c’était tout ça à la fois Karl ! Un personnage paradoxalement accessible mais inclassable. Tour à tour créateur de génie, dessinateur, photographe, éditeur… En somme un entrepreneur esthète, amoureux des belles choses, de sa chatte Choupette et de la vie tout simplement. Son humour singulier avait même réussi à faire un pied de nez à la mort affirmant « plutôt mourir qu’être enterré ». Au panthéon des couturiers, Karl était incontestablement le Roi…

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